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Actualités de société.

L’affiche de Saez : coup de pub sur la femme

Elodie Dusseaux
09-03-2010 | Mise à jour: 18:00


La femme et les pantins, ainsi pourrions nous résumer les conséquences de l’affichage dans le métro, si celui-ci avait été autorisé, de l’image choisie par Damien Saez pour annoncer sa tournée: une femme entièrement nue, chaussée de talons aiguilles, prisonnière d’un chariot de supermarché, fixe l’objectif. La photographie de Jean-Baptiste Mondino, qui illustre aussi la pochette de l’album prochainement dans les bacs, est légendée par un énigmatique « J’accuse ». La référence à la prise de position politique d’Emile Zola est là pour disqualifier le premier degré de lecture. On aurait donc affaire, selon l’artiste qui officiellement digère mal l’interdiction d’affichage, à une dénonciation de la femme produit, image banalisée que de très nombreux annonceurs aux moyens financiers démesurés ne se font pas scrupule d’utiliser à longueur de temps.

En effet l’image de Mondino, photographe culte des années 80, est une belle illustration de la mise en scène du corps féminin à des fins mercantiles, et plus largement de la place de la femme dans nos sociétés de consommation. Un corps dépecé, allongé, écartelé, dupliqué, retouché, affiché et exposé dans toutes les positions et sur tous les supports, servile icône de la beauté à tout prix, des dessins publicitaires et de la logique économique. L’image de la femme ne sert pas seulement à présenter un produit dont les femmes seraient consommatrices privilégiées − lingerie, rouge-à-lèvres, vêtements −, mais à élaborer les codes sociétaux auxquels nous sommes priés de croire comme à la bonne parole. Au final les hommes, comme les femmes et les enfants, sont bombardés de parcelles ou de postures corporelles féminines hypersexualisées qui relaient les trois idées du siècle: il n’y a qu’une manière d’être heureux, c’est d’être beau. La gent féminine est dotée d’un pouvoir très, très, très fun, le pouvoir sexuel (sous garantie uniquement de 15 à 40 ans).

Mais le super pouvoir, le vrai pouvoir, c’est l’homme qui le détient, grâce sa position économique toujours dominante. À bien des égards l’affiche de Damien Saez symbolise l’adhésion des femmes (et des hommes) à l’image féminine idéalisée d’objet sexuel, tant il est vrai que nous sautons toutes allégrement dans le chariot de la consommation pour incarner à notre tour le rêve glamour jusque dans ses aspects les plus outranciers, string, stiletto et french manucure assumés, comme les divas modernes du DVD porno. Être sexy, peroxydée, repulpée et sanglée pour rejoindre Shakira dans sa cage, c’est finalement une sorte de consentement à l’incarcération finalement pas si distant du choix du voile intégral.
D’ailleurs les codes de la beauté féminine sont si bien installés dans l’iconographie des clips, des magazines féminins et de la publicité, que de très nombreuses femmes seraient capables de glisser sur le sens de l’image de Mondino, sans même s’apercevoir que la créature dénudée de cette affiche n’a rien à faire dans un chariot, quels que soient ses projets shopping. Parce que rapidement visionnée, cette scène au demeurant réussie au plan plastique, peut passer pour de la très belle photographie de mode.

Hélas, c’est ainsi que l’ensemble des usagers du métro aurait pu lire l’image de Mondino, enfants en tête. Laisser passer cette affiche dans un lieu public, comme l’a rappelé Florence Montreynaud des Chiennes de garde au cours du débat organisé par Frédéric Taddeï lundi 8 mars sur France 3, c’est imposer en la banalisant une violence faite non seulement aux femmes mais à toutes les personnes qui empruntent les transports en commun. Voila ce que c’est une femme, pourraient se dire les enfants exposés à la vision de ce corps dont le sexe est davantage ciblé que caché, à la fois offert et coincé dans un chariot. Quelque chose à acheter. À consommer tout bonnement. L’image, au même titre que les mots, et quelle que soit l’intention de celui qui la conçoit, a un pouvoir qui ne doit pas être occulté, d’autant plus sensible qu’il varie selon les publics et les contextes. Mais plus une image est reproduite, plus elle s’impose, plus elle est acceptée, plus elle cautionne les lectures qui en sont faites. C’est ce que l’on appelle un cliché.

Damien Saez a tout à fait le droit artistique d’illustrer la pochette de son disque avec une image choquante, a fortiori lorsque sa décision est motivée par de nobles intentions en matière d’égalité des sexes. Mais vouloir l’imposer sur tous les supports, au nom de la liberté d’expression, au risque qu’elle soit mal comprise, c’est se faire de la pub sur le dos des femmes. Pantin devant les images, le public devrait-il se laisser manipuler au nom de la liberté d’expression, fût-elle celle d’un artiste tendance?

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