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Actualité : environnement

Ville et éco attitude : Pourquoi tant de bruit ?

Elodie Dusseaux
03-11-2009 | Mise à jour: 09:09


La ville a toujours été bruyante. Concentration d’activités, de métiers, de gens, voire de créatures à quatre pattes, enfin lieu de grande circulation, la ville a tapé, meuglé, dansé, braillé, sonné, depuis belle lurette. Désormais elle klaxonne, vrombit, vibre, pétarade dans tous ses coins, des lieux stratégiques de passage aux zones commerciales. Parmi tous ces bruits urbains, certains sont plus désagréables que d’autres, certains peuvent être qualifiés de pollution sonore. Gageons que s’il fallait désigner le plus insupportable des sons de véhicules, celui de la motocyclette d’adolescent remporterait tous les suffrages. Spécialement lorsque ledit engin donne tout son potentiel combustif à trois heures du matin.

Soyons honnêtes, le bruit de la motocyclette nous paraît particulièrement atroce parce que l’on suppute quelque modification non réglementaire sur le moteur, ou encore parce que les déplacements motorisés de son conducteur nous semblent illégitimes à trois heures du matin. Finalement le seuil de tolérance du bruit est foncièrement lié à la justification qu’on lui prête. Parfois à l’utilité qu’on reconnaît à l’activité qui l’a déclenché. Ou encore à l’habitude qu’on en a. Ainsi le bruit de la circulation automobile paraît incontournable voire rassurant à certains humains totalement adaptés à l’éco-système urbain. Pour ceux qui résident près d’une école, les cris et hurlements variés des bambins dans la cour de récréation résonnent bien innocemment en comparaison des bandes-son des téléfilms américains qui règnent dans les foyers hexagonaux dès 21 heures. Quant à la progression matinale du camion-benne, elle est associée pour toujours à la flute de "Paris s’éveille", ou bien ramène le nostalgique urbain à ses premières nuits romantiques de veille.

Les choses se compliquent lorsque l’homo urbanus, dont le seuil de tolérance sonore est déjà bien élevé, entend son environnement se modifier. Lorsqu’un bruit auquel il était habitué s’intensifie, ou se répète sur un rythme plus fréquent. Voire quand un nouveau bruit fait son apparition dans son quotidien. Horreur. Du bruit, passe, mais du changement, non ! Exemple classique des déboires de la vie en communauté urbaine, l’entrée fracassante dans l’immeuble paisible de l’homo urbanus, d’un nouveau locataire de type urbanus sautillus, adepte des soirées disco. Ou techno. Ou latino. Supporter la musique des autres est bien l’épreuve morale la plus difficile que l’urbain contemporain ait jamais eu à traverser.

Encore peut-on se réjouir que le bruit dont il s’agit soit de la musique. Disons une forme d’expression reconnue officiellement comme de la musique, qu’il est bien difficile de taxer de pollution, bien que son audition passionnée après 22 heures puisse être qualifiée de nuisance, voire déclencher la visite des fonctionnaires de l’ordre public. Le vilain mélomane (après tout un mélomane est un individu passionné par la musique quelle qu’elle soit) devient le bouc émissaire idéal de nos problèmes urbains. Qu’en-est-il de notre appréciation de l’ordre public, de notre vigilance éco-citoyenne, lorsque le bruit auquel nous avons affaire est en apparence fondé ; justifié par des motifs privés par exemple, ou encore par le droit à la technologie ? Nous ne songeons alors plus à évaluer le degré de nuisance de ces bruits, encore moins à remettre en cause leur origine.

Vous venez de vous installez dans l’autobus qui assure votre déplacement bi-quotidien, et vous ouvrez le roman que vous avez commencé la veille. En effet, pourquoi ne pas rentabiliser le temps perdu dans les trajets à lire? C’était sans compter sur vos brillants voisins, dont les objectifs personnels ou professionnels sont programmés pour être gérés aussi pendant les heures de transport. Celui de gauche a décidé de régler ses problèmes de divorce de 8 heures à 9 heures, par téléphone. Votre voisine de droite exige de sa secrétaire qu’elle lui passe le collègue qui pourra appuyer son point de vue lors de la réunion qui débutera dans moins de 30 minutes. Le droit au téléphone portable est un droit fondamental qui prévaut sur tous les autres. Personne ne peut le remettre en cause, aucune velléité culturelle, aucun désir de lecture ne peuvent lui être opposés.

Et lorsque le bruit est cautionné par les autorités municipales par exemple ? Le car qui transporte régulièrement des enfants d’un point à un autre de la ville, et dont le chauffeur laisse négligemment tourner le moteur lorsqu’il se trouve à l’arrêt, c’est-à-dire les trois quart de sa journée de service, est un épineux problème citadin. A-t-on le droit de qualifier de polluantes les activités qui ont trait à nos chères têtes blondes ?

Au chapitre encore long de la pollution par combustion (qui a l’avantage d’être doublement polluante, pour nos oreilles et nos voies respiratoires), nous arrivons enfin au paragraphe de la propreté urbaine. Une cité propre est une cité aux trottoirs immaculés : sans feuilles, sans papier, sans crottes de chien. Tout doit donc être mis en œuvre pour éradiquer la saleté, coûte que coûte. Jadis les cantonniers faisaient doucement bruisser leurs balais le long des rues, mais depuis la révolution technico-hygiénique, c’est une charge digne d’Apocalypse now qui se joue plusieurs fois par mois dans chacune de nos rues, quels que soient la saison et le climat. Il ne manque plus que l’hélicoptère crachant Wagner pour terroriser les civils. Quoique… la musique serait couverte par le bruit des différents engins motorisés, du char d’assaut (un gros insecte blindé) à l’arme d’épaule (les redoutables souffleurs de feuille qui avancent en éclaireur), qui composent l’armada hygiénique.

La brigade punitive procède lentement mais effectue plusieurs passages dans chaque artère. D’abord la moto crotte arpente le bitume dès potron-minet, de préférence le samedi matin (la meilleure heure pour la récolte), et effectue de savantes circonvolutions stratégiques pour déminer chaque portion du trottoir. Eh oui, le déchet canin est moins rapide à nettoyer qu’à produire. Ensuite arrive le gros de la troupe : il s’agit de bouter le détritus et la feuille sur un côté du trottoir (peu importe que les vitrines soient éclaboussées) grâce aux souffleurs-légers, qui dans un second temps rassembleront les talus ainsi formés en monticules réguliers. Qui eux-mêmes seront enfin aspirés par un gros tuyau raccordé à une machine motorisée. Soufflez ! Aspirez !

Entre temps les trottoirs ont été abondamment lavés (tant pis pour les nappes phréatiques), la chaussée brossée par les tampons centrifugeurs du gros insecte, et les voitures mouchetées par l’ensemble de l’opération. Qui dure plusieurs heures. C’est-à-dire que là où un cantonnier aurait discrètement et économiquement balayé les détritus, un technicien-motorisé-souffleur met 50 minutes à poursuivre une malheureuse feuille d’automne sur 100 mètres, reléguant "Massacre à la tronçonneuse" à la philosphie zen.

Les feuilles mortes ne se ramassent plus à la pelle. Le silence est un concept dépassé, qui n’a pas encore été haussé au rang de valeur écologique. Que l'on n'associe pas encore à l’économie de carburant et de particules polluantes. Il faut bien rentabiliser les investissements municipaux et rassurer le contribuable : l’argent est bien dépensé. Beaucoup de bruit pour rien, c’est le secret d’une bonne gestion.

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